J’ai reçu cette mère de famille et son fils, homme d’une trentaine d’années. Être abîmé par une forte addiction à l’alcool. Tous deux se trouvaient en face de moi, l’un à côté de l’autre, le regard perdu, ne sachant quoi dire à son proche de toute la souffrance que l’un et l’autre ressentait, face à cette situation d’un enfant qui se donnait la mort à petit feu, prisonnier de son addiction. Il se noyait peu à peu dans son mal-être…

A l’écoute de ce qui se dit, de ce qui se voit et, de tout ce qui ne se dit pas et ne se voit pas mais se ressent avec respect, douceur et beaucoup d’humanité, j’ai accompagné la mise en mot de leurs maux.

C’est un moment sacré quand une personne prend conscience  de ce qui fait mal à l’intérieur et quand elle reconnait que son comportement et ses choix l’amènent là où elle ne souhaite pas aller si vite…

Ce jeune homme  m’a dit “aimer la vie” et “que la vie est belle”. Mais sa vie à lui, il ne l’aimait pas, plus et voulait en changer. Mais seul, il ne réussissait pas, il n’y arrivait plus. Il avait besoin d’être aidé et aussi, besoin de se préparer à accepter cette aide adaptée à sa situation et à son état de santé.

Il avait le visage bouffi, les yeux injectés de sang, le ventre gonflé, tel un ballon de baudruche qui menacerait d’exploser. Une forte odeur nauséabonde émanait de lui. L’extrémité de ses doigts étaient jaunis par le tabac et encrassée par un manque d’hygiène et une volonté de se laisser aller.

Mon rôle a été d’accompagner cette mère et son enfant pour qu’ils réussissent à se parler, à se dire ce qui fait mal et, combien ils s’aiment et aimeraient, finalement, pouvoir faire davantage pour l’autre. Une fois la confiance installée, la porte de la communication grande ouverte et le lien rétabli entre la mère et son fils, tel un système électrique remis en fonctionnement, ils pouvaient maintenant rentrer à nouveau en relation et prendre, ensemble, des décisions pour la suite.

Une fois que les mots, nommant les émotions cachées, refoulées, ont été exprimés, accueillis, j’ai senti une certaine libération chez ces deux personnes. Elles se sont autorisées à Être, l’une en face de l’autre, telle qu’elles sont dans leur vie à cet instant précis du moment présent que nous partagions ensemble.

Ce jeune homme avait échappé plus d’une fois à la mort. La dernière fois, il s’est retrouvé étalé sur le sol, laissé pour mort dans la rue, après une violente agression physique qui lui a valu une hospitalisation et un léger passage dans le couloir du coma. Et il en est ressorti… C’est vous dire la Force qui sommeillait bel et bien en lui. Il m’a dit : « plus jamais ça ! Je veux vivre ! ». A ce moment précis, il a commencé à y croire et, à se relever.

La suite de nos échanges a été magique, avec deux visages devenus souriant, aux regards lumineux entre une mère et son enfant désireux de faire ce bout de chemin ensemble. Signe de leur Amour qu’il se témoignait, à leur façon.

Ce fils, soutenu une fois de plus par sa maman, a accepté de se relever alors qu’il était rendu très déjà loin sur son chemin de vie, ou plutôt, sur son chemin de survie. Il rêvait de liberté. Il côtoyait des personnes sans domicile fixe, il faisait la manche avec elles et, il passait son temps avec ces compagnons de fortune qu’il aidait en les hébergeant. Lui qui avait déjà tellement besoin de s’aider lui-même… Il était animé d’une grande bonté et générosité.

J’aimais l’écouter me parler de ses valeurs humaines et de ce qui l’animait quand il m’expliquait donner de son temps et de son énergie à des associations caritatives, au profit des plus démunis. Sans le savoir, peu à peu dans sa vie, il a rejoint ce public comme pour faire partie de cette « famille » en quelque sorte.

J’ai accompagné dans le temps, régulièrement, pendant de nombreux mois, ce duo, pour permettre à ce jeune homme de se relever dignement et, de croire encore au champ des possibles.

Pendant un temps, cela a fonctionné ! Entendu, soutenu, accompagné, il a réussi à se redresser, à relever ses manches et à fournir les efforts nécessaires pour rétablir sa situation.

L’enjeux était important : conserver le toit au-dessus de sa tête. Et le projet pour lequel nous collaborions était d’accéder à un nouveau lieu de vie où entreprendre un nouveau départ.

Il a nourri ce projet pendant ces nombreux mois d’accompagnement. Et vous savez quoi ?! Il a réussi à transformer son apparence à force de penser, de croire et d’avancer vers son nouveau projet. Il était devenu plus soigneux corporellement, au niveau vestimentaire aussi. Il était devenu plus lumineux et le sourire habillait à nouveau son visage. J’en était très heureuse pour lui, pour sa mère.

J’ai toujours veillé à lui faire remarquer les pas en avant qu’il faisait bel et bien, à son rythme. J’ai continué à l’encourager et, à lui témoigner et à lui accorder ma confiance quant à sa capacité de réussir, “à condition” lui ai-je dit, “que vous gardiez le contact et que vous continuez d’avancer dans cette direction de construction et non plus de destruction“.

Tout se mettait alors bien en place. Tout était là… A sa portée… J’ignorais combien de temps il lui restait pour vivre ce changement. Je me disais toujours « un jour à la fois » et, « c’est un jour de plus, vécu ». Son corps était si marqué, fatigué par l’addiction qui menaçait d’une possible noyade dans ce liquide poison dont il s’abreuvait encore, même s’il avait diminué ses consommations.

Et puis, sans prévenir, ignorant ce qui avait bien pu se passer dans son quotidien pour que son navire quitte le port, sans un mot, le contact a été rompu. La communication a cessé. Les difficultés dans son logement se sont accentuées. Le voisinage s’est manifesté, s’est mobilisé, pour alerter sur les conditions de vie de ce jeune homme, accompagné par ses compagnons de fortune…… Et puis, tout s’est arrêté. Chez lui, il est décédé.

La fin d’un long accompagnement auquel il a décidé de mettre un terme. Il a eu ses raisons. C’était son choix. Et quelque soit le choix de chacun, même si ça le mène dans une impasse ou dans des ruelles à risque, c’est son choix, ça se respecte. Chacun prend sa responsabilité.

Quant à moi, je suis et reste présente. Je ne prends pas ce qu’il appartient à l’autre de prendre et, de gérer.

Dans cette situation, compte tenu du vécu de ce jeune homme, le point positif pour moi, c’est qu’il soit mort à l’abri. Et il n’était pas seul. Un de ses compagnons de fortune était à ses côtés.

Par cet article, je souhaite lui rendre hommage pour ce qu’il a réussi à faire de son vivant, quand il s’est relevé et a continué d’avancer.

Je garderais de lui le souvenir d’un jeune homme amoureux de la Vie à l’air libre, aimant aider et réconforter les plus démunis et sa gentillesse. C’était un jeune homme qui n’avait pas vraiment grandi et souvent, j’entendais parler “son petit garçon intérieur”.

Il s’appelait Jessie et je le remercie pour ce qu’il m’a montré et encore appris de la Vie.

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